L’interstitium

L’Interstitium, et si c’était la Rate ? (Article publié dans le MTC Mag numéro 61 octobre 2019)

Au cours de l’année 2018, une équipe de chercheurs annonçait avoir identifié une nouvelle fonction anatomique dans le tissu interstitiel humain.
Celui-ci, dénommé Interstitium, est une structure jusque là mal connue dont les propriétés et la physiologie ont été précisés dans une publication de la revue Nature (1)
De plus son étendue dans le corps a été réévaluée, on retrouve des cellules de l’Interstitium autour de la plupart des organes, des vaisseaux et dans le derme, ce qui en ferait la structure anatomique la plus vaste du corps. Certains ont même parlé de la découverte d’un nouvel organe.

Cette découverte avait fait l’objet d’un article la revue MTC Mag (décembre 2018)(2). Après avoir décrit en détail cette découverte scientifique, l’article rapportait que selon leurs auteurs ce tissu interstitiel diffus dans tout le corps pouvait peut-être expliquer le fonctionnement de l’acupuncture, ou encore représenter la base anatomique d’une fonction dont la localisation est ambiguë dans les textes canoniques de la MTC : le Triple Réchauffeur.

Pour ma part j’avais également été interpellé par l’annonce de cette découverte, car ce n’est pas tout les jours que l’on décrit littéralement un “nouvel organe” dans le corps humain, même si de fait il s’agit surtout d’une nouvelle fonction organique.(3)

Mais de mon coté j’avais pensé rattacher cette structure à … la Rate !

Vous conviendrez que c’est un résultat “diamétralement opposé”, au moins au sens de la relation midi-minuit qu’entretiennent ces deux organes/méridiens, mais je vais développer ici quelques arguments dans ce sens en rappelant ce qu’est l’Interstitium, ses propriétés, ainsi qu’en faisant un parallèle avec la description fonctionnelle et symptomatique de la Rate selon la MTC.

En particulier, ce progrès dans la connaissance de l’anatomie des tissus interstitiels est l’occasion de revenir sur le rôle quelque peu obscur de la Rate dans la Voie des Eaux.

L’Interstitium

Il est inutile de refaire ici une complète description de l’Interstitium et des découvertes récentes à son sujet, car tout est dit dans l’article du MTC Mag de décembre, auquel je conseille de vous reporter.

Mais nous pouvons retenir ceci : anatomiquement, il s’agit d’un tissu de conjonction connu jusque là sous le terme assez vague de “tissu interstitiel” ou “espace interstitiel”. On considérait jusque là qu’il s’agissait d’une sorte d’enveloppe de collagène résistante et relativement étanche. Il tapisserait tout les organes du corps tant sa présence a été repérée en de nombreux endroits : organes et conduits digestifs et pulmonaires, stroma des artères, veines, fascias et derme. En ce sens ce serait le plus vaste organe du corps, plus vaste encore que la peau.

Les études récentes montrent qu’il s’agit en fait d’une structure sous-muqueuse constituée d’espaces en forme d’alvéoles polygonales remplis de fluides délimités par des faisceaux de collagène d’une part, et bordées des cellules plates d’un genre spécial d’autre part.

Physiologiquement les recherches récentes ont mis en évidence une circulation de liquide lymphatique dans ces alvéoles sous-muqueuses. Il a été observé que cette circulation permet le passage de protéines, mais aussi de macrophages, d’agents pathogènes, et dans les cas de cancer, de cellules métastatiques. Pour cette raison l’Interstitium est donc qualifié de “pré-lymphatique” . Il n’a rien d’étanche, bien au contraire c’est une voie de circulation.

Pour le dire autrement, le tissu interstitiel n’avait jamais été étudié avec la finesse suffisante pour en comprendre l’anatomie et la physiologie. Il fallait bien pourtant expliquer comment les cellules du derme et des muqueuses sont nourries, drainées et comment circule la lymphe.

L’Interstitium serait le chaînon manquant du système nourricier et lymphatique : les artères, artérioles et capillaires amènent le sang à la sous-muqueuse. L’espace interstitiel forme un milieu liquidien permettant les échanges avec les cellules. Puis les vaisseaux lymphatiques drainent les liquides vers les ganglions puis le système veineux.

Le Triple Réchauffeur

L’article relate que les auteurs de la publication ont émis l’hypothèse de l’Interstitium comme support anatomique du Triple Réchauffeur.
Est-ce défendable ?
Il existe bien une ressemblance avec le TR qui est qualifié de plus vaste des entrailles creuse (Fu) , qui entoure tout les organes pleins (Zang). Il est dit également dans les Questions Simples que le TR “contrôle les canalisations et dirige les liquides dans la Voie des Eaux”.
Cependant toutes les fonctions du TR sont associées en premier lieu au Qi.
Il “contrôle toutes les formes de Qi” : le Qi complexe du foyer supérieur (Zong Qi) , le Qi nourricier (Ying Qi) du foyer médian, et le Qi protecteur (Wei Qi) du foyer inférieur et diffusé à la peau.
Il “mobilise le Qi originel” (Yuan qi) pour transformer le Qi complexe (Zong Qi) en Qi véritable (Zhen Qi).

Quand aux “canalisations et aux liquides”, il s’agit de ceux de la Voie des Eaux. Autrement dit de la circulation de la nourritures dans le système digestif , le tri et la distribution des énergies qui en sont issues, et non pas exclusivement des liquides interstitiels.

On rattache le TR au feu de la Terre, tout comme le Maître du Coeur, et non pas à la Terre.

Il est donc raisonnable d’en revenir à l’idée communément admise que le TR est anatomiquement et physiologiquement lié au système nerveux parasympathique. Le nerf vague, principale structure du système parasympathique correspond bien à une fonction disséminée qui régule toute la Voie des Eaux, et cela peut expliquer que le TR est décrit soit avec une forme dans les Questions Simples, soit sans forme dans le Classsique des Difficultés.

On peut se convaincre de cette interprétation en étudiant la symptomatologie du TR : instabilité thermique, hypervigilance, nervosité, bourdonnements d’oreille, grincements de dents, tensions musculaires en particulier le long du méridien, insomnie en début de nuit, perte d’appétit, digestion lente et difficile, en bref des signes de dérèglement du système nerveux autonome.
Au contraire stimuler le TR provoque le sommeil en début de nuit, ouvre l’appétit, relance le péristaltisme digestif, relance le système immunitaire, provoque la mise en route des fonctions de régénération de l’organisme, toutes fonctions clairement reliées au système nerveux parasympathique.

La Rate en Médecine Chinoise

Pour rapprocher l’Interstitium de la Rate il est nécessaire de préciser, parmi les différentes fonctions de la Rate , celle à laquelle nous pensons. La Rate en MTC recouvre plusieurs niveaux de fonction, qui peuvent être mis en relation avec l’anatomie et la physiologie telles que l’entend la Médecine Occidentale.

La Rate en tant qu’Organe a pour principale fonction de réguler la numération sanguine et en particulier le nombre de plaquettes, ce qui est décrit par l’aphorisme “la Rate retient le Sang dans les vaisseaux” . Une dysfonction à ce niveau (cela s’observe fréquemment à la suite d’un choc physique sur l’organe, tel une fissure de la rate) peut entraîner une mauvaise coagulation, des hématomes qui apparaissent sur tout le corps à la moindre occasion.

Le méridien de la Rate suit le trajet des ganglions inguinaux, mésentériques, axillaires, et si l’on prolonge le méridien, les ganglions du cou. Il est le recteur du drainage de la lymphe à travers les chaînes ganglionnaires. On peut penser que c’est une des raisons pour lesquelles “la Rate déteste l’humidité”, l’excès de celle-ci demandant un effort supplémentaire pour drainer les liquides organiques et résorber les oedèmes via les vaisseaux lymphatiques.

La Rate en fonction interne

Reste à décrire anatomiquement la Rate en fonction interne. C’est à ce niveau que l’analogie entre interstitium et Rate me semble valable si on la considère à la fois comme tissu lymphatique, réservoir des liquides, transporteur des métabolites, présent partout entre tous les muscles, les Organes et les Viscères.

La Rate gouverne les Jin et les Ye, autrement dit les liquides nourriciers et les liquides défensifs ou lubrifiants.
Selon Jacques-André Lavier, la Rate est liée au mésenchyme, c’est à dire le tissu embryonnaire duquel dérivent tous les tissus conjonctifs. On ne peut que faire la rapprochement avec la formule “La Rate est à l’origine de la naissance et du développement”.

L’Interstitium est le principal tissu conjonctif issu du mésenchyme. Si la Rate est analogue à l’Interstitium tel qu’il a été précisément décrit, c’est bien elle qui transporte la lymphe, l’eau du corps, à la fois nourricière et drainante. C’est l’océan primitif reconstitué, le substrat dans lequel toute la vie cellulaire s’épanouie. Pour prendre une image, c’est le milieu de culture des cellules que l’on fait croître in vitro en laboratoire. Comme si nos cellules étaient mises en culture dans un liquide nourricier. La Rate relève de l’élément Terre qui, humidifiée et réchauffée donne le milieu dans lequel se développe la vie.

La Rate en fonction interne “transporte de Qi dans les muscles, en particulier dans les 4 membres” et elle “fait monter le Qi Pur au Poumon pour qu’à l’aide du Coeur se forme le Qi correct”. Cela évoque la distribution du glucose aux cellules, ou il se combine à l’oxygène transporté par le sang pour produire l’énergie. Cela est particulièrement visible dans les muscles mais comme chacun sait “l’excès de réflexion épuise le Qi de la Rate”, ce qui s’expliquer au moins en partie par le fait le cerveau est le plus gros consommateur de glucose chez un humain au repos.

On doit aussi ajouter que c’est probablement le métabolisme du glucose qui explique le lien que fait la Tradition entre Rate et Pancréas au niveau de la voie des Eaux, ainsi que l’adage “le doux nourrie la Rate, en excès il la lèse”.

D’autre part “le Qi de la Rate mène l’impur vers le Foie et le Rein”, autrement dit les déchets métaboliques sont évacués vers ces organes, ce qui est le fait des vaisseaux et des citernes lymphatiques qui se joignent au circuit de retour veineux.

Enfin “la Rate maintient les organes”. Ce qui maintient les organes dans le corps ce ne sont pas seulement des ligaments et des masses graisseuses, c’est aussi l’eau contenue dans les espaces interstitiels qui, grâce à une pression suffisante, les mets en quelque sorte en flottaison. Nous pouvons donner l’image du ludion, ce petit gadget formé d’un bocal fermé, rempli d’eau dans lequel est placée une petite figurine qui tend à couler vers le fond, mais qui remonte dès que l’on exerce une pression sur le couvercle. L’effondrement du Qi de la Rate pourrait se traduire par des organes qui ne flottent plus dans les cavités viscérales du fait du manque de pression hydrostatique.

La Rate est logiquement facilement agressée par l’humidité externe (elle est avec le Poumon la régulatrice de l’Humidité).

L’équilibre hydrostatique dépend de la concentration en sels minéraux (le sel “retient l’eau” par effet d’osmose), et cela correspond à l’adage “l’excès de salé blesse la forme de la Rate”

Nous observons à travers l’aspect des lèvres “roses et humides” et de la langue “rose et ferme, qui ne porte pas l’empreinte des dents” l’état d’équilibre de la Rate.

La Rate dans la Voie des Eaux

Lorsque j’ai commencé à étudier la Médecine Traditionnelle Chinoise, il m’a été plus ou moins facile d’opérer des rapprochements entre les fonctions décrites par la MTC et l’anatomie-physiologie occidentale.
En particulier chaque organe décrit à la façon occidentale semblait trouver naturellement sa place dans la Voie des Eaux, mais je butais sur le rôle de la rate. Comment cette sorte de gros ganglions filtrant le sang pouvait-il “contrôler l’assimilation” dans tout le corps. Il s’agissait forcément de quelque chose d’autre. D’autant que vivre sans rate est possible.

Notons que dans cette interprétation le rôle de la Rate dans la Voie des Eaux prends enfin tout son sens. Anatomiquement, à la suite des organes du tube digestif, l’Interstitium/Rate est bien le transporteur du Qi de la nourriture pour qu’il se combine au Qi du foyer supérieur pour apporter le Qi vrai au coeur des cellules.
Cette analogie anatomique et fonctionnelle opère un rapprochement intéressant entre la symptomatologie de la Rate en MTC et la symptomatologie en Médecine Occidentale tels que ptôses d’organes. diabète de type 2, troubles liquidiens et lymphatique …

De même dans les horaires, l’enchaînement Foie, Poumon, Gros Intestin, Estomac semblait tout à fait logique dans l’évolution du métabolisme au cours d’une journée, mais la Rate à la suite de l’Estomac me posait question.
Et que signifiait l’expression “la Rate nourrit les muscles et gouverne la Chair”? Quel tissu pouvait-on appeller Chair, sachant qu’il ne s’agissait ni des muscles, ni de la peau , ni des os, ni des organes creux ou pleins…

Dans mes cours, la MTC décrivait la Rate comme un organe essentiel pour distribuer les nutriments issus du foyer médian (Estomac, Vesicule Biliaire, Pancréas, Intestin Grêle) dont l’énergie devenait disponible grâce à la respiration et à la circulation dans le foyer supérieur (Poumon et Coeur) avant élimination par les différents organes filtrants et exfiltrants du foyer inférieur (Foie, Rein, Vessie et Gros Intestin). Mais à quelle structure anatomique la rattacher ?
Il me semble que l’Interstitium, tel qu’il est décrit aujourd’hui avec précision et exactitude, remplit très exactement ce rôle : mettre en contact chaque cellule avec le sang qui rempli le double rôle de fournir les nutriments et de drainer les déchets métaboliques, réguler la quantité de liquide pré-lymphatique et lymphatique, faire circuler les éléments du système immunitaire etc …
Parce qu’il est également sous-muqueux, il distribue les liquides défensifs et lubrifiants.

En conclusion

Rapprocher les textes traditionnels de la MTC et l’anatomie-physiologie occidentale n’est pas chose aisée. Mais on ne peut qu’être agréablement surpris à chaque fois qu’une nouvelle découverte vient mettre en lumière la valeur des observation cliniques et des principes thérapeutiques de la MTC.

C’est le cas avec la publication en 2018 dans la revue Nature de l’observation, par de nouvelles méthodes de microscopie in vivo, du fonctionnement de l’Interstitium, tissu conjonctif interstitiel qui tapisse l’ensemble de muscles, organes, viscères, vaisseaux, muqueuses, et la peau …
Celui-ci n’est pas un simple tissu de maintien et de soutien.

Ce tissu formé d’alvéoles de collagène remplies de lymphe est décrit comme pré-lymphatique car il a la propriété de faire circuler de proche en proche les métabolites et les cellules de l’immunité depuis le sang jusqu’aux cellules.

Nous avons montré qu’il peut être analogiquement relié à la Rate dans sa fonction interne.

Bibliographie

(1) Article de l’équipe du Dr Neil Theise (Mount Sinai Hospital de New York) dans Scientific Report , cité dans Science et Avenir Août 2018.

(2) MTC Mag numéro 58 décembre 2018 auteur Anne Bénard

(3)Science et Avenir février 2019 “D’intrigants nouveaux organes”.

L’auteur

Etienne Lang est praticien en Energétique Traditionnelle Chinoise à Mont-Dauphin (Hautes-Alpes).
Il est également certifié en Psychosomatique Clinique et Humaniste.

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